By 1 avril 2013

La précarité des artistes Français en 2013

Par Louis Doucet

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Les artistes – la précarité au quotidien

Même si le mythe de l’artiste maudit, plongé dans la misère noire, a vécu, il n’en reste pas moins que la situation de la quasi-totalité des artistes plasticiens est précaire, voire très précaire. Un des grands artistes français, dont les œuvres sont présentes dans la plupart des grands musées d’art contemporain en France et à l’étranger, me déclarait récemment que, s’il n’avait pas eu son poste d’enseignant à l’École Nationale Supérieure des Beaux-Arts, il aurait probablement cessé de peindre. On imagine alors ce que peut être la situation d’artistes n’ayant pas de galerie, montrant peu ou pas leur travail et ne faisant l’objet d’aucune couverture médiatique.

Oeuvre sur papier de Gilles Guias

Contrairement aux artistes des spectacles vivants, les plasticiens ne bénéficient d’aucun régime d’intermittence. Ils ne le souhaitent pas, d’ailleurs. La plupart d’entre eux exercent donc une autre profession pour assurer leur subsistance et pour bénéficier d’une couverture sociale. L’enseignement en attire beaucoup, mais certains pratiquent d’autres métiers plus ou moins éloignés de leur pratique artistique : peintre en bâtiment, gardien de musée, vigile, standardiste de nuit, concepteur de site Internet, photographe de mode, cuisinier, vendeur en magasin, conseiller en communication ou en stratégie, élu local ou régional, ingénieur de recherche, facteur… L’équilibre entre le travail rémunérateur et la création est souvent, pour eux, très difficile, le gagne-pain finissant par prendre tellement de temps et d’énergie qu’il étouffe la production artistique. Certains essaient de vivre du RSA, en l’attente de jours meilleurs. Ceux qui n’ont pas d’activité parallèle sont trop souvent amenés à déclarer un montant de ventes supérieur à la réalité pour atteindre le plancher ouvrant droit à une couverture sociale.

Pour travailler, il faut un atelier. Dans les métropoles, les loyers sont exorbitants. Les ateliers gérés par la collectivité, trop peu nombreux, sont attribués par des processus opaques selon des critères qui restent aussi peu documentés qu’imprévisibles. On constate aussi que certains de ces ateliers sont, faute de baux mal rédigés, occupés par des ayants-droit d’artistes décédés n’ayant aucune pratique artistique. On constate donc un exode des artistes vers la province, l’ouest et la région nantaise présentant, pour beaucoup d’entre eux, un attrait irrésistible. Ceci a pour contre-partie l’éloignement de Paris où, qu’on le veuille ou non, les carrières artistiques se font encore.

Quand l’existence est assurée, il reste à montrer son travail. Ce point est devenu la préoccupation majeure des artistes, jeunes ou aînés. Les galeries saturent et ont tendance à resserrer le nombre d’artistes qu’elles exposent. Quand on sait que des créateurs contemporains essentiels n’ont pas ou plus de galerie à Paris, on imagine combien la chose doit être difficile pour des artistes à la réputation moins établie ou produisant des travaux plus difficilement vendables. Certains ont décidé de promouvoir eux-mêmes leur production, parfois via le canal Internet, mais cette activité, pour laquelle ils sont peu préparés et mal formés, se fait toujours au détriment de leur activité artistique.

Plus dur, encore, le manque de réceptivité de nos contemporains aux arts plastiques. Contrairement à la musique, par exemple, où un quidam reconnaîtra facilement son incapacité à juger d’une composition musicale, les arts plastiques appellent des jugements à l’emporte-pièce, d’autant plus catégoriques que le spectateur est incompétent en la matière. Les « mon enfant de trois ans en ferait autant » et « ça représente quoi ? » sont encore monnaie courante, et pas toujours chez les gens les moins instruits. Qui fera comprendre à ces personnes obtuses que l’art est un langage, qu’il s’apprend et que les bonnes questions à poser, à se poser, sont plutôt : « qu’est-ce que l’artiste a voulu exprimer ? », « qu’est-ce que cette œuvre dit ? » ou « qu’est-ce que je ressens devant cette œuvre ? »

Mais, en cette matière, médias, institutions et enseignement conspirent activement à la déculturation des Français, jeunes et vieux, pour les faire entrer dans leur modèle de pensée unique.

Institutions, enseignement, médias – la machine à décérébrer

L’Institution se trompe depuis plus de trois siècles. Elle a toujours ignoré ou méprisé les créateurs de son temps, jugés trop novateurs et dangereux pour l’ordre public. De Chardin# aux surréalistes, en passant par les impressionnistes, les fauves, les cubistes, les abstraits…, l’Institution a raté tous ses rendez-vous avec l’Histoire, privilégiant des artistes médiocres depuis longtemps oubliés au détriment de ceux qui ont fait leur époque. Même si le nouvel académisme est devenu un anti-académisme, on peut affirmer, sans grand risque de se tromper, que le malentendu perdure, que les artistes mis en avant aujourd’hui par les tenants de l’art officiel sont les Couture, les Bouguereau, les Meissonier ou les Cabanel de demain.

Sans vouloir juger de la qualité du travail de Jean-Marc Bustamante, comment légitimer sa sur-représentation dans les collections publiques ? Comment justifier la vacuité# de la plupart des travaux des lauréats – aussi vite oubliés qu’idolâtrés, d’ailleurs – du Prix Marcel Duchamp ? Comment expliquer l’étrange similitude de la plupart des collections des FRAC ? La réponse est simple. Terrorisés par l’idée d’être jugés par la postérité à l’aune de leurs anciens, les décideurs adoptent un comportement grégaire, à la mode des moutons de Panurge#, pensant se dédouaner individuellement en rejetant la responsabilité sur le groupe, sur la collectivité : « c’est pas moi, c’est les autres. »…

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